Reza Pahlavi, un « Trump iranien qui colle à l’époque »
Depuis les États-Unis où il est exilé, le fils du chah d’Iran tente de s’imposer comme le leader d’une transition démocratique dans un pays qui serait libéré de la dictature islamique grâce à l’aventurisme guerrier des États-Unis et d’Israël. Non sans un certain succès.
MEDIAPART
6 mars 2026 à 07h51
« Je« Je souhaite me joindre aux millions de mes compatriotes en Iran et à l’étranger pour remercier le président Trump d’avoir fait quelque chose qui n’est pas facile : intervenir. » Reza Pahlavi n’a pas manqué de féliciter Donald Trump qui, promet-il, « entrera dans les livres d’histoire iraniens comme le dirigeant étranger qui a changé la donne ». Il l’avait également salué en juin 2025, lorsque le président états-unien avait bombardé avec son allié israélien les infrastructures militaires et nucléaires iraniennes.
Le fils aîné du dernier chah d’Iran, Mohammad Reza Pahlavi (1919-1980), renversé lors de la révolution islamique en 1979 après trente-huit ans de règne, espère avoir l’oreille de Donald Trump pour concrétiser son ambition suprême : incarner l’alternative, la transition démocratique en Iran, pays qu’il n’a pas revu depuis un demi-siècle d’exil, d’abord en Égypte puis aux États-Unis pour y suivre des études de pilote de chasse.
Homme providentiel pour les uns, dangereux mirage pour les autres, l’ancien prince héritier de la dynastie Pahlavi n’a pas dû apprécier les mots de Donald Trump à son égard, mardi 3 mars, au quatrième jour de guerre.

Interrogé par des journalistes lors d’une conférence de presse à la Maison-Blanche, Donald Trump a publiquement écarté tout soutien formel aux desseins de Reza Pahlavi, « une personne très sympathique ». « Il me semble qu’une personne de l’intérieur serait plus appropriée […], quelqu’un qui est actuellement populaire. Nous avons des gens comme ça, […] des gens qui étaient plus modérés », a tranché le président états-unien, qui mise sur une vassalisation de l’Iran depuis l’intérieur, avec la faction « pragmatique » des Gardiens de la révolution, plutôt que sur un soulèvement populaire et une transition démocratique.
Mi-janvier, Donald Trump n’avait pas montré d’opposition aux velléités de Reza Pahlavi, adoubé par les néoconservateurs à Washington. Il avait déclaré :« Je ne sais pas si son pays accepterait son leadership, et si c’était le cas, cela me conviendrait parfaitement » – sans pour autant aller jusqu’à le rencontrer, jugeant que ce n’était « pas approprié à ce stade ». C’est son émissaire au Moyen-Orient, Steve Witkoff, qui l’avait reçu.
Le choix du désespoir
Figure controversée et clivante de l’opposition iranienne en exil, très critiqué pour sa proximité affichée avec l’extrême droite états-unienne et le gouvernement israélien (il a été reçu en grande pompe par Benyamin Nétanyahou en avril 2023), Reza Pahlavi, 65 ans, tente de s’imposer comme l’homme du changement de régime depuis plusieurs années, et tout particulièrement depuis le soulèvement populaire de janvier.
Signe notable : des slogans tels que « Pahlavi va revenir ! » ont été scandés en sa faveur dans les manifestations en Iran et à l’étranger, ce qui n’était pas le cas lors des précédents mouvements, et alors qu’une majorité des 90 millions d’Iranien·nes est née après la révolution.
Certain·es ne lui pardonnent cependant pas d’avoir attisé la révolution depuis son exil, en appelant la population à descendre massivement dans les rues, où la répression fut d’une brutalité inédite : 30 000 Iranien·nes auraient été massacré·es, selon certaines estimations.
« La majorité des Iraniens n’est pas royaliste mais elle est si désespérée qu’elle se dit : pourquoi ne pas essayer Pahlavi, qui a réussi à s’imposer en Occident comme l’opposant numéro un dans les médias et sur les réseaux sociaux ? Les médias prorégime l’ont attaqué, ce qui l’a renforcé », analyse auprès de Mediapart un chercheur iranien qui tient à rester anonyme pour des raisons de sécurité.
Reza Pahlavi n’a rien fait pendant quarante ans pour bâtir un parti […] capable de prendre le pouvoir.
Bernard Hourcade, spécialiste de l’Iran
Il voit en Reza Pahlavi « un Trump iranien qui colle à l’époque et promet un “Make Iran Great Again” ». Il insiste : « Sa popularité ne signifie pas le plébiscite d’un retour à la monarchie, à la rigueur une nostalgie pour cette époque fantasmée. C’est surtout un pis-aller dans un pays où le système politique a éliminé toute opposition un peu structurée. »
« Reza Pahlavi n’a rien fait pendant quarante ans pour bâtir un parti royaliste, structuré, organisé, capable de prendre le pouvoir, juge pour sa part le géographe Bernard Hourcade, spécialiste de l’Iran. Chaque fois qu’il y a un soulèvement en Iran, il arrive en disant : “Merci d’être révoltés, je suis là, à votre disposition pour prendre le pouvoir.” Il profite du vide politique et capitalise sur le nom de famille, un peu comme Napoléon III. Il était inconnu, mais il s’appelait Napoléon. Donc, après la révolution de 1848, tout le monde l’a élu président ! »
Des affinités très à droite
Promettant d’être un dirigeant de transition qui ne fait pas campagne « pour devenir roi ou président », de promouvoir « un système de gouvernance fondé sur le libre choix du peuple », d’être l’artisan de la séparation de la religion et de l’État, le garant de l’intégrité territoriale de l’Iran, du respect des libertés individuelles, Reza Pahlavi multiplie les allocutions sur ses réseaux et les coups d’éclat dans la presse internationale.
Ceux-ci se font souvent dans des médias conservateurs, sinon d’extrême droite. La remarque agace Sahand Saber, un de ses anciens collaborateurs, porte-parole d’un collectif d’avocats promonarchie en France. « On a proposé des interviews à certains grands journaux de gauche qui nous ont refusé l’accès à leurs colonnes, déplore-t-il. Il ne faut pas ensuite venir nous reprocher des entretiens dans des médias plutôt proches de mouvements identitaires. »

À celles et ceux qui dénoncent la proximité de Reza Pahlavi avec le gouvernement israélien, Sahand Saber répond : « Ferait-on le même procès si cela avait été le gouvernement français ? Non, c’est uniquement parce qu’il s’agit d’Israël. »Et d’ajouter : « Reza Pahlavi n’est pas le candidat des Américains, des Israéliens ou des royalistes. Il est candidat seulement depuis les manifestations de janvier, lors desquelles les Iraniens ont scandé son nom. Des millions de compatriotes voient en lui un espoir. »
Le 14 février, le fils du chah avait appelé à manifester à travers le monde. Devant 200 000 manifestant·es à Munich (Allemagne), il avait déroulé son plan, baptisé « Projet de prospérité iranien », dans lequel ses détracteurs décèlent des signaux d’autoritarisme.
C’est votre travail de journaliste de demander à Emmanuel Macron, Keir Starmer, Pedro Sánchez pourquoi ils ne reçoivent pas Reza Pahlavi.
Sahand Saber, soutien de Reza Pahlavi, à « Mediapart »
Deux jours plus tard, invité du « 20 heures » de la chaîne française TF1, par l’entremise, selon Intelligence Online, de Jean-Baptiste Doat, ancien conseiller en communication de Bruno Retailleau, il jurait de ne pas faire comme son père : « On ne parle pas d’un retour au passé, on parle vers le futur. […] Et je dois quand même dire qu’il y a eu bien sûr des excès, il y a eu des bavures. » Reza Pahlavi, qui n’a pas donné suite à nos demandes d’entretien, était, jeudi 5 mars, « l’invité exceptionnel » de CNews. « Il décide lui-même des chaînes dans lesquelles il entend s’exprimer », répond son entourage à Mediapart.
En marge de la conférence sur la sécurité de Munich, il avait rencontré le président ukrainien, Volodymyr Zelensky, mais aussi Benjamin Haddad, ministre français chargé de l’Europe – à défaut d’Emmanuel Macron. « C’est votre travail de journaliste, interpelle Sahand Saber, de demander à Emmanuel Macron, Keir Starmer, Pedro Sánchez pourquoi ils ne reçoivent pas Reza Pahlavi. »
Reza Pahlavi se targue de bénéficier du soutien de millions d’Iranien·nes, ce qu’il est impossible de vérifier. « Il a une base, et surtout un réseau très puissant en Iran, notamment des chaînes satellitaires persanophones, diffusées depuis l’étranger, comme Manoto TV et Iran International. Elles sont financées par des rivaux de Téhéran, tels les États-Unis, Israël, l’Arabie saoudite. Forcément, ça donne une audience et une autorité », affirme le géographe Bernard Hourcade.
Propagande numérique
Sur ces antennes, la monarchie tyrannique du chah d’Iran, le « Roi des rois », aussi appelé « la lumière des Aryens », est glorifiée, repeinte en une ère de progrès et de libertés. La répression féroce de la Savak, la police secrète du chah, qui, à partir de 1957, a maté toute forme d’opposition, les intellectuel·les de gauche, les étudiant·es, les islamistes, est effacée du récit.
Ces chaînes sont un outil parmi d’autres de la guerre mémorielle, informationnelle et d’influence que mènent depuis l’Occident les pro-Pahlavi. La virulence d’une partie d’entre eux envers d’autres figures de l’opposition, en ligne comme dans la vie réelle, est régulièrement dénoncée.
En octobre 2025, une enquête des médias Haaretz et The Marker, appuyée par The Citizen Lab, un centre de recherche de l’université de Toronto, avait révélé l’existence d’une vaste campagne numérique soutenue et financée par Israël visant à promouvoir une restauration de la monarchie en Iran et une arrivée au pouvoir de Reza Pahlavi.
Tout un réseau de faux comptes et d’avatars, créés dès 2023, s’était mis en branle pour diffuser des contenus pro-Pahlavi, concomitamment avec le début de la guerre israélienne de douze jours contre l’Iran, en juin 2025.
Le plus important pour moi est de ne pas laisser Trump et Nétanyahou décider de l’avenir de notre peuple.
Aïda Tavakoli, fondatrice d’une association transpartisane
« Les proroyalistes sont les plus bruyants aujourd’hui. Ils nous épuisent avec leur agressivité mais nous avons tous un devoir : se serrer les coudes pour sortir l’Iran de l’enfer », plaide un antimonarchiste qui témoigne à visage couvert, « pour s’épargner un harcèlement en ligne », et qui s’engagera derrière Reza Pahlavi si celui-ci devait conduire une transition.
Dans les rangs de la diaspora iranienne en France, certain·es essaient, comme lui, de dépasser les divisions et de sortir des postures irréconciliables. Aïda Tavakoli a confondé We Are Iranian Students (« nous sommes des étudiants iraniens »), « une association transpartisane » : « On travaille avec autant de monarchistes que de républicains. La jeunesse iranienne est profondément démocrate, contrairement à une partie de la diaspora qui n’a malheureusement pas compris que la démocratie, c’était aussi se respecter entre adversaires politiques. »
Si Reza Pahlavi fédère une coalition plurielle, avec des figures de l’opposition de l’intérieur comme de l’extérieur de l’Iran, telles que les Prix Nobel de la paix Shirin Ebadi et Narges Mohammadi, et l’avocate Nasrin Sotoudeh, qui ont payé cher leur engagement contre l’apartheid de genre, le voile obligatoire et la peine de mort, Aïda Tavakoli suivra : « Le plus important pour moi est de ne pas laisser Trump et Nétanyahou décider de l’avenir de notre peuple. »
Avocat de Nasrin Sotoudeh, Hirbod Dehghani-azar ne dit pas autre chose. « Il faut bien un interlocuteur pour créer une coalition. Si Reza Pahlavi peut endosser cette responsabilité, mener une transition qui nous conduise à des élections libres, pourquoi pas ? »
Président de l’association Norouz, qui lutte contre les violations des droits humains en Iran, où se côtoient, insiste-t-il, des pro- comme des antimonarchie, il déplore « des questions existentielles qu’on ne se pose pas au pays » et refuse « d’être cornérisé dans un camp » : « Ce n’est pas Reza Pahlavi que je crains mais les massacres de masse à venir si on fait une réformette avec les assassins du régime. »

